Il y a des expressions qui naissent après des mois de réflexion, dans une agence de communication, autour d’une table, avec un plan marketing soigneusement établi.
Et puis il y a celles qui naissent presque par accident.
« La Ntcham domine le monde » appartient à la deuxième catégorie.
Aujourd’hui, la phrase est devenue familière. On l’entend sur les réseaux sociaux, dans les médias, jusque dans certains discours publics. Elle est devenue indissociable de l’ascension de la Ntcham, ce mouvement musical et culturel qui s’est imposé progressivement dans le paysage gabonais.
Mais à l’origine, il n’y avait ni stratégie de communication, ni campagne nationale, ni volonté de créer un slogan.
Il y avait simplement sept jeunes Gabonais réunis dans les locaux de Gstore Music, à Libreville.
Parmi eux : Mr Wils, Sharys, Clancy, MC Essone, Jacksone Pictures, Abderl Jaward… et moi.
Tout commence à Gstore
Nous sommes alors à une période où la Ntcham commence véritablement à prendre de l’ampleur, L’Oiseau Rare, Général Ithachi, Eboloko et plusieurs autres artistes retiennent de plus en plus l’attention.
Nous étions tous, à des degrés différents, fans de cette musique, par son énergie, par sa danse et surtout par ce qu’elle représentait : quelque chose de rafraichissant.
Mais parallèlement à cet enthousiasme, il y avait aussi beaucoup de négativité.
La Ntcham était régulièrement présentée comme une mauvaise influence. Certains l’associaient à la violence, à la délinquance ou à une certaine forme de décadence culturelle.
Pour nous, la lecture était tout autre.
Evidemment, tout n’était pas parfait mais constations simplement qu’un mouvement était en train de naître et qu’il méritait d’être observé autrement que par le prisme du mépris.
Et puis, un jour, au milieu d’une de ces nombreuses discussions dans les locaux de Gstore, Mr Wils a lancé une phrase :
« La Ntcham domine le monde. »
D’un slogan à une véritable formule !
Au départ, c’était presque une blague entre nous.
Mais chaque fois que nous entendions quelqu’un dénigrer la Ntcham, nous ressortions la même phrase.
La Ntcham domine le monde. C’était notre manière de répondre à la négativité.
Notre manière de dire : vous pouvez penser ce que vous voulez, mais ce mouvement va continuer à grandir.
Puis, comme toutes les bonnes blagues entre amis, la phrase a commencé à prendre des proportions complètement disproportionnées.
Un jour, Clancy et Mr Wils discutaient autour d’un personnage de manga présenté comme étant le plus puissant de son univers.
Wils lui répond alors, en substance, qu’il est comme la Ntcham : la Ntcham domine l’univers et les galaxies.
Le slogan venait de franchir un autre niveau.
Ce n’était plus seulement :
La Ntcham domine le monde.
C’était désormais :
La Ntcham domine le monde, l’univers et les galaxies.
Et ce n’était toujours pas terminé.
De mon côté, des jours après, j’avais regardé un épisode de la série américaine Charmed dans laquelle une formule était utilisée pour révéler ou faire apparaître des choses cachées.
Le lendemain, nous étions de nouveau à Gstore.
La discussion revient, comme souvent, sur la Ntcham.
Nous reprenons notre formule.
Et c’est à ce moment-là qu’en rigolant j’ajoute :
« Les entités visibles et invisibles. »
Mr Wils a immédiatement renchéri :
« Le passé, le présent et le futur. »
La phrase était devenue complètement folle et c’est précisément ce qui la rendait drôle.
La formule définitive était désormais :
« La Ntcham domine le monde, l’univers et les galaxies, les entités visibles et invisibles, le passé, le présent et le futur. »
À ce stade, nous ne savions évidemment pas que nous étions en train de fabriquer quelque chose qui allait largement dépasser notre petit cercle.
Puis nous avons décidé de la sortir de nos bureaux
Le concept ne s’est pas arrêté à nos conversations.
Nous avons commencé à l’utiliser individuellement sur nos réseaux sociaux respectifs et en collectif sur Gtoremusic.
Nous organisions notamment les lives du mercredi, consacrés à l’actualité musicale et aux différents sujets qui animaient le milieu culturel gabonais et naturellement, la Ntcham occupait une place importante.
À force de la répéter, de la mettre en avant et de l’assumer, « La Ntcham domine le monde » est devenue un véritable gimmick de ralliement pour les fans de ce mouvement.
Et sans véritablement l’avoir planifié, nous étions devenus quelque chose qui ressemblait à des ambassadeurs de bonne volonté de la Ntcham.
Mais défendre un mouvement qui divise n’est jamais sans conséquences.
Quand certains ont cru que c’était une guerre contre le rap.
Notre position nous a naturellement attiré les critiques de personnes qui n’appréciaient pas la Ntcham ou ces artistes.
En réalité, il y a surtout eu un malentendu que nous avons parfois trouvé assez surprenant.
Certaines personnes ont interprété notre soutien à la Ntcham comme une opposition au rap pourtant, ce n’était absolument pas le sujet.
Nous ne cherchions pas à dire que la Ntcham devait remplacer le rap ni à opposer les deux mouvements.
Nous voyions un mouvement culturel prendre de l’ampleur et nous avions choisi de l’accompagner plutôt que de le condamner.
Je me souviens notamment de la polémique déclenchée par le rappeur Yvy Real Killer, qui avait publié un collage réunissant Mister Wils, Clancy et moi, en nous accusant notamment de « tuer la culture ».
Avec le recul, cette séquence raconte assez bien le contexte de l’époque.
Nous étions déjà en train de parler de quelque chose dont beaucoup ne mesuraient pas encore la dimension.
Quelques années plus tard…
Le plus intéressant dans cette histoire, c’est peut-être ce qui s’est passé ensuite.
Aujourd’hui, « La Ntcham domine le monde » n’est plus seulement notre phrase.
Elle appartient à la culture populaire.
On l’entend dans les médias. Elle circule sur les réseaux sociaux. Elle est reprise par des personnalités publiques.
Même le président de la République connaît l’expression.
Et lorsqu’on regarde la trajectoire prise par la Ntcham depuis cette époque, il y a quelque chose d’assez amusant à constater.
Parce qu’au fond, nous étions sept jeunes Gabonais dans un bureau à Libreville à répéter une phrase qui, à l’époque, pouvait sembler complètement absurde.
Sept personnes.
Un slogan.
Une conviction.
Et beaucoup, beaucoup de répétitions
Et si c’était une formule magique ?
Il y a évidemment une part de plaisanterie dans cette conclusion.
Mais le chiffre sept possède une dimension symbolique particulière dans de nombreuses traditions et en numérologie.
Nous étions sept, nous avons répété cette phrase encore et encore, nous l’avons transformée, amplifiée, diffusée.
Et aujourd’hui, quand on regarde la place qu’occupe la Ntcham dans la culture populaire gabonaise, on peut difficilement s’empêcher de se poser la question :
Et si, à force de la répéter, nous avions réellement lancé une formule magique ?
Parce qu’au fond, une formule magique, c’est peut-être simplement une idée à laquelle suffisamment de personnes finissent par croire.
Et celle-ci, en tout cas, semble plutôt bien fonctionner.
La Ntcham domine le monde.
L’univers.
Les galaxies.
Les entités visibles et invisibles.
Le passé.
Le présent.
Et le futur.
Du moins, c’est ce qu’on disait déjà dans un bureau de Gstore à Libreville, bien avant que tout le monde ne reprenne la formule.

