Pierre Akendengué et le battement de la terre : Obakadences

Un retour aux sources

Il y a des albums qui traversent le temps non pas parce qu’ils ont fait du bruit, mais parce qu’ils ont dit la
vérité.

Obakadences, sorti en 2000, est de ceux-là. Après des décennies d’expérimentations audacieuses, Bach fusionné avec les percussions gabonaises sur Lambarena, les rythmes brésiliens de Carrefour Rio, Pierre Akendengué choisit ici le chemin inverse : Revenir à l’instrument, à la langue, à l’âme de son peuple.

Cet album n’est pas une nostalgie.

C’est une déclaration.

Pierre Akendengué : quelques repères.

Pierre Akendengué est l’un des artistes africains les plus remarquables, musicien, poète, philosophe et
visionnaire. Son influence sur la musique africaine est immense ; en ce sens, il est aisément comparable à
Francis Bebey ou Youssou N’Dour.

Né le 25 avril 1943, il est l’auteur de près de 40 albums et plus de 240 chansons. Formé en France où il étudie la psychologie et entre au Petit Conservatoire de Mireille, il sort en 1974 son premier album Nandipo, qui pose d’emblée les fondations de son univers : textes en myéné et en français, guitare acoustique, percussions, profondeur philosophique.

Son Eseringuila de 1978 lui rapporte les « Maracas d’Or » pour le « meilleur enregistrement d’Afrique ». En 1985, il rentre au Gabon, et Piroguier devient un classique de la musique africaine. Dans les années 1990, Lambarena fusionne Bach et les traditions africaines en un projet unique au monde. C’est après ce sommet qu’arrive Obakadences, un album de plongée vers l’intérieur, vers les racines.

L’obaka : l’instrument qui donne son âme à l’album

Le titre Obakadences porte en lui l’essence de tout ce que l’album veut être. L’obaka est une tringle de bois frappée par deux baguettes, instrument percussif ancré dans les traditions myéné du Gabon. Il accompagne les cérémonies rituelles et les veillées traditionnelles. Il n’est pas un simple ornement
folklorique, il est le lien sonore entre le monde des vivants et celui des ancêtres. En lui donnant le titre de l’album, Akendengué affirme sa centralité dans tout ce qui suit.
Les morceaux ont été enregistrés entre Libreville, au Gabon, et Paris, en France, faisant appel à des dizaines de musiciens, des armées de cuivres et de percussionnistes acoustiques.

Sa voix ténor et son léger vibrato plane au-dessus de chœurs complexes en appel-réponse et de chorales à dominante féminine, comme un maître de cérémonie espiègle projetant un intellect en quête et un humour mature.

Piste par piste : dix chansons, dix univers

Obakadences compte dix titres pour 55 minutes de musique. Chacun est un tableau à part entière.

E.U.A. Ntyire

  • E.U.A. Ntyire (6 min)
    E.U.A. est un acronyme qui signifie « États Unis d’Afrique ». L’artiste traduit ici l’une des préoccupations
    qui hantent son œuvre : l’unification et le développement du continent africain. Il laisse entendre que le
    salut de l’Afrique ne viendra que de son unité, non pas celle issue de la simple coopération entre pays
    indépendants, mais plutôt celle découlant de l’intégration réelle, voire de la fusion organique de ses États.
    L’album s’ouvre donc sur une vision politique et poétique : l’Afrique unie comme horizon nécessaire.

Lambaiya

  • Lambaiya (4 min 38)
    Lambaiya est le doux nom donné à la ville de Lambaréné. Cette chanson à caractère autobiographique
    est dédiée à l’oncle maternel du chanteur, Fidèle Edembe, un ancien combattant de la guerre d’Indochine,
    rentré avec une guitare et qui enseignait l’histoire d’une Afrique très prospère. Le texte s’achève sur un
    regret de la désunion du continent : « L’Afrique n’est pas pauvre, elle n’est pas démunie, juste désunie,
    juste ça ! » Une ballade lyrique particulièrement séduisante, avec ses accordéons mélodiques et ses
    envolées de claviers évoquant la kora.

Benibeni

  • Benibeni (4 min 18)
    Ibenibeni est un arbuste sacré produisant des fruits semblables à des dattes. Dans cette mélodie, cet arbre apparaît à la fois sous les traits d’un objet totémique et d’un espace socio-mythique qui permet au musicien de construire son identité. Le chanteur célèbre le lien organique qu’il entretient avec cet arbre au
    pied duquel il est né. La mélodie évoque la rupture brutale et la nostalgie d’un bonheur à jamais perdu.

Wuliewulie

  • Wuliewulie (4 min 29)
    Wuliewulie reprend le mythe du double chez la femme, capable de donner la vie et la mort. Dans ce récit
    allégorique, le dieu RANYAMBIE exécute son chien qui avait pourtant sauvé leur enfant d’un python, trompé par les apparences et l’émotion de sa femme. Un conte philosophique sur la nécessité de ne jamais réagir sous le coup de l’émotion, servi par des percussions hypnotiques.

Bonne Modernité

  • Bonne Modernité (8 min 16)
    La pièce la plus longue et sans doute la plus ambitieuse de l’album. Bonne Modernité est un conte adapté
    au contexte du monde moderne où réalisme et surnaturel se mêlent. L’héroïne est conduite dans un
    périple allant des coutumes ancestrales jusqu’au monde moderne, toute stupéfaite par la marchandisation
    généralisée et la mondialisation. Elle finit par dénoncer devant la tribune de l’ONU la violence issue de
    cette idéologie.

Confidentiel Ô Très Haut

  • Confidentiel Ô Très Haut (5 min 31)
    Confidentiel Ô Très Haut est une invocation à la clémence divine où des strophes en français et en myéné
    s’alternent dans un savant équilibre. Cet appel à Dieu condamne le pillage des ressources naturelles,
    l’exploitation des masses et les guerres civiles. C’est le titre le plus politique de l’album, porté par une
    urgence spirituelle palpable.

Afrika Idod’Iningo

  • Afrika Idod’Iningo (5 min 54)
    Afrika Idod’Iningo sensibilise sur les problèmes de pauvreté de l’Afrique, essentiellement liés à l’impérialisme et à la mondialisation. L’Afrique qui représente « une goutte d’eau » à l’échelle mondiale est
    très convoitée par les grandes puissances, alors que ce sont « les petites rivières » qui alimentent « les grands fleuves ».

Nzambe

  • Nzambe (4 min 37)
    Nzambe est un dialogue imaginaire entre le chanteur et Dieu. Le chanteur confesse ses fautes successives, l’ignorance de l’enfance, la tentation, la vanité, l’oubli de la vieillesse et rappelle à Dieu que quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il n’a de Père que lui.

Bimbia Re Deg’Oma Penda

  • Bimbia Re Deg’Oma Penda (5 min 04)
    Bimbia re deg’oma Penda en langue myéné, « tant de marques n’entravent pas ta valeur » est une
    supplêque dans laquelle un homme dévoué chante son amour immodéré pour sa « très chère et tendre »
    INTIAYISARENDE. Les rapports complexes qui les unissent constituent à la fois une source d’énergies
    positives et un moteur de déchéance, car cette passion annihile la raison et limite la liberté humaine.

Viyo : Ténèbres

  • Viyo : Ténèbres (6 min 31)
    Viyo s’inspire des rites initiatiques traditionnels. Des voix féminines très aiguës et envoutantes répètent
    sans discontinuer, sur un rythme effréné, le terme « Viyo ». L’entrée dans la nuit obscure suppose que
    l’initié, après avoir réussi des épreuves, entre en communion avec l’Être de l’au-delà.

L’héritage : ce qu’Obakadences a planté

Parce qu’il est impossible à classifier, Pierre Akendengué n’a jamais encore bénéficié de la reconnaissance et du succès qu’il mérite. Il est néanmoins l’un des artistes les plus talentueux et les plus complets de sa génération.
Obakadences est la preuve sonore de cette affirmation. En dix pistes, Akendengué balaie l’unité africaine, la mémoire ancestrale, la critique de la mondialisation, la spiritualité, l’amour et les rites initiatiques sans jamais perdre le fil de l’obaka, cet instrument humble qui pulse sous chaque chanson comme un cœur collectif.

Cet album a tracé une voie pour la chanson gabonaise : celle d’une modernité assumée qui ne renie rien de ses racines.

Les fleurs que l’on lui doit

En 1997, Pierre Akendengué a reçu le Prix d’Excellence aux Africa Music Awards de Libreville, récompensant l’ensemble de son œuvre.

En janvier 2026, la salle de spectacle de l’Institut français du Gabon a été officiellement rebaptisée « Salle Pierre Akendengué » un acte fort de reconnaissance nationale, salué debout par une salle émue.


En dehors de la diaspora francophone, son œuvre est restée presque inaperçue et nombre de ses enregistrements ne sont pas facilement disponibles. C’est une honte, car le travail de cet innovateur
appartient aux étagères des musiques intemporelles et grandes de notre époque.

Alors, donnons-lui ses fleurs.

Un monument discret

Obakadences n’a jamais été un album de masse. Il n’a pas fait les charts, ni rempli les stades. Mais il a
fait quelque chose de plus durable : il a gravé dans le sillon du vinyle l’âme d’un peuple, la voix d’un poète,
et les cadences d’un instrument millénaire.

Dans un monde qui confond vitesse et profondeur, cet album rappelle que la vraie musique n’a pas besoin de courir.

Elle n’a besoin que de résonner, comme l’Obaka dans la nuit d’une veillée gabonaise.

Simple, juste, et éternel.

Darhyl Lloyd

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